«Au Texas, le PDG de Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour, est passé outre la décision du président Bouteflika sur le gaz de schiste»

«Au Texas, le PDG de Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour, est passé outre la décision du président Bouteflika sur le gaz de schiste»

le 06.02.18 | 12h00

 
	Rabah Reghis

Rabah Reghis revient dans cet entretien sur la participation/et prise de position du patron de Sonatrach lors de la seconde édition du forum algéro-américain de l’énergie, qui s’est tenue à Houston aux Etats-Unis. Le consultant ne mâche pas ses mots, qualifiant la conduite de Abdelmoumen Ould Kaddour «d’insubordination».

– Dans votre tribune publiée récemment dans Le Matin d’Algérie relative à la seconde édition du forum algéro-américain de l’énergie à Houston aux Etas-Unis, vous parlez carrément de «récidive» du PDG de la Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour, qui serait, selon vous, allé au-delà des lignes – stratégiques – tracées  par les hautes autorités du pays en annonçant, entre autres, un engagement résolu – et un plan d’investissement chiffré – pour l’exploitation des hydrocarbures schisteux, autrement dit vers le «non-conventionnel». Vous rappelez à juste titre que le président de la République, dans sa lettre lue par le ministre de l’Energie lors de la conférence sur la transition énergétique du 17 au 19 janvier dernier à Alger, a clairement opté pour le renforcement de l’investissement dans le conventionnel. De quoi la posture actuelle du PDG de Sonatrach serait-elle le nom ?

Au forum algéro-américain, le PDG de Sonatrach a orienté le débat a contrario de ce que veut le président Bouteflika. Le président de la République avait saisi l’occasion de la conférence sur la transition énergétique pour faire passer un message fort afin de mettre fin à un faux débat sur le gaz de schiste. Pour le premier responsable du pays, il ne faut pas se presser sur les ressources non conventionnelles, réviser la loi sur les hydrocarbures pour attirer les investisseurs vers les conventionnelles.

A ce niveau de la hiérarchie, on peut d’une manière politiquement correcte appeler cela une orientation, mais d’une manière crue, il s’agit bel et bien d’un recadrage de l’Exécutif. Quelques jours après, le PDG de Sonatrach a accordé une interview à l’APS où il est revenu sur la révision de la loi sur les hydrocarbures qu’il considère cette fois-ci comme un dossier «lourd» et «compliqué» qui «demande du temps» «et de l’expertise» pour ne pas, selon ses propos, «refaire les mêmes erreurs».

C’est bien, cela va non seulement dans le sens des orientations présidentielles, mais c’est ce que les experts n’arrêtent pas de recommander depuis 2001. A Houston, Abdelmoumen Ould Kaddour a plaidé encore une fois en faveur de ce que voulait entendre l’auditoire américain, autrement dit : le gaz et le pétrole de schiste.

Il est clair que son seul souci est de ne capter que ce type d’investissement. Le patron de Sonatrach est allé plus loin en annonçant un chiffre de 56 milliards de dollars, dont une part importante sera réservée à ce type de ressources dans laquelle les compagnies de services présentes à ce conseil excellent. En effet, n’oublions pas qu’Houston vit en ce moment une grande déprime des pétroliers en quête d’un plan de charge.

D’abord, on ne comprend pas pourquoi c’est lui qui conduit cette délégation alors qu’il s’agit d’un conseil d’affaires de haut niveau algéro-américain ; secundo, le Pdg de Sonatrach aurait pu appeler les entreprises américaines à venir, par exemple, nous assister dans des gisements qui perdent progressivement de la pression, ou améliorer le taux de récupération des gisements existants.

Vous savez, le taux actuel se situe autour de 18 à 20%, une augmentation de 1% seulement ferait l’économie de plusieurs forages d’exploration tout en augmentant les réserves. Les Texans justement excellent dans ce domaine car les producteurs arrivent jusqu’au grattage de leurs puits. Ils appellent cela les «Scratched Wells». Il est donc resté sur un générique qui plaît aux sociétés de services.

Pour ma part, je ne comprenais pas pourquoi lorsque le Président a recadré son Premier ministre sur la question de la privatisation des entreprises publiques, tout le monde en a parlé, y compris le Premier ministre lui-même, le ministre de l’Industrie, le secrétaire général de l’UGTA, alors que le recadrage sur le gaz de schiste – est-ce le fait d’une force occulte ? – est considéré comme un non-événement. Au point où même la presse était allée jusqu’à douter de l’authenticité du message présidentiel qui ne serait pas l’œuvre du Président.

Quant à moi, je suis convaincu que le président de la République a ordonné un moratoire sur la question du gaz de schiste pour la seconde fois. Son message n’a pas été respecté par le PDG de Sonatrach. C’est un acte d’insubordination. C’est pour cela que je parle dans mon article que vous avez cité de «récidive» du Pdg de Sonatrach.

– Pourquoi, justement, le choix d’Houston, capitale mondiale de l’industrie pétrolière pour vendre le potentiel algérien en non-conventionnel ? Est-ce du marketing et/ou par velléité de porter la «concurrence» sur la terre de majors américaines qui ont bousculé Sonatrach sur ses marchés historiques (UE) inondés par le gaz de schiste US ? Les déclarations de Abdelmadjid Attar, ancien directeur général de Sonatrach (sur Radio M) sur le rendement «exceptionnel» du puits test de gaz de schiste d’In Salah ne participent-elles pas de cette vision ?

Ecoutez, sur la question de la nomination d’Ould Kaddour, j’ai donné mon avis dans vos colonnes le jour-même de son installation. Ses déboires à BRC, sa traversée du désert et ce qu’il pourrait ramener en Algérie dans ses valises n’intéressent pas l’opinion publique. D’autres ont essayé avant lui, mais n’ont rien pu faire.

Ce qui est important, c’est la vision qu’il porte pour la conduite de Sonatrach, la principale mamelle des Algériens. Il est, comme l’ont été avant lui Abdelhamid Brahimi, Chakib Khelil, très versé vers le mimétisme d’une gestion à l’occidentale rigoureusement économique et financière, à une entreprise qui obéit à des objectifs politiques. Sonatrach appartient à l’Etat et, par conséquent, elle doit savoir concilier ses contradictions.

Ce responsable est en train d’acculturer Sonatrach par de procédures qu’elle accepte mal. En ce qui concerne les propos de Abdelmadjid Attar, j’ai un avis autre. Même s’il est un homme de terrain, un technicien géologue, ce qu’il déclare ne nous apprend rien. J’en ai compris en tout cas que nos gisements de ressources non conventionnelles sont quantitativement et qualitativement appréciables.

En pétrole par exemple, nous avons l’un des meilleurs pétroles très apprécié sur les côtes est américaines à cause de sa légèreté et sa contenance en soufre. Ce pétrole vient d’où ? Des roches réservoirs après avoir migré des roches mères. Ce sont donc ces mêmes roches qui sont schisteuses et constituent le pedigree de nos ressources dont elles ne peuvent être que de bonne qualité.

Dans ce cadre justement, l’Energy information administration (EIA) nous a crédités, dans un rapport dédié pour l’Algérie, de six gisements de réserves non conventionnelles : Ghadamès (Berkine Illizi), Timimoune, Ahnet, Mouydir, Reggan et Tindouf, avec une richesse en hydrocarbures mesurée par le Total organique carbone (TOC) moyen de 6%, donc se situant dans la fourchette de l’excellence.

Attar a voulu dire donc qu’on a de la qualité et de la quantité en gaz et pétrole de schiste. Le débat est tout autre : ce ne sont pas ces ressources qui sont contestées, mais bien leur mode d’exploitation, soit par la fracturation hydraulique. Certes, Sonatrach la pratique depuis 1970 mais dans sa forme «soft» pour des gisements de pétrole à Hassi Messaoud et ailleurs, mais en aucun cas pour le gaz de schiste.

– Exxon Mobil et Anadarko seraient «extrêmement intéressés de venir en Algérie», selon les mots du PDG de Sonatrach. Quid de la réalité du plan d’investissement annoncé par ces grandes compagnies américaines, dont les bilans annuels affichent déjà des exercices positifs en Algérie ? Est-ce le prélude d’un vrai (faux) retour des compagnies américaines dans l’amont pétrolier ? Ou est-ce le retour du parapluie américain qui se profile avec la révision de la loi sur les hydrocarbures — annoncée pour la fin de l’année par le PDG de Sonatrach — et dans la perspective de la présidentielle de 2019 ?

C’est un leurre que de croire que ces trois sociétés, auxquelles s’ajoutent la française Total, l’italienne ENI et dans des moindres mesures les espagnoles Cepsa et Repsol et maintenant le scandale en vue de Abengoa sur la centrale hybride de Hassi R’Mel, recherchent la transparence dans les pays où elles opèrent. Sur la même voie que les multinationales, elles se développent mieux dans les eaux troubles, et si la situation ne l’est pas, elles la créent par différents artifices.

Tous les pays, notamment africains, en sont touchés de près ou de loin. L’organisation de l’Unité africaine (UA) est financée à 80% par, dit-on, l’«extérieur», mais dans les faits, ce sont bien les multinationales qui en sont les pourvoyeuses de fonds. Et elles ne se gênent pas pour influer sur les nominations à la tête de cette organisation pour mieux pénétrer le marché africain à moindre coût. Résultat : 25% du PIB des 1,2 milliard d’habitants en Afrique va à la corruption.

C’est aussi un leurre que de croire que ces entreprises se soucient du terrorisme dans certains pays et notamment en Algérie. Elles utilisent ce prétexte uniquement pour faire pression et tirer des avantages de leurs partenaires. Dans les pays où subsiste un lack sécuritaire, elles recrutent sur place ou elles envoient des soi-disant experts de leur nationalité, mais jamais de souche. La preuve est la longue liste du personnel de BP et Statoil décédés lors de l’attaque de Tiguentourine.

Pour revenir justement au motif de cet engouement pour l’exploitation du gaz de schiste en Algérie, ce débat est devenu désormais un enjeu électoral qui pourrait leur servir de moyen de pression, mieux servir leur business qui ne peut en aucun se confondre avec les ressources non conventionnelles. Ces multinationales savent qu’il y a un clivage au sommet dès lors que le président de la République en appelle à un moratoire sur l’exploitation du «non-conventionnel» alors que l’Exécutif tient un autre discours.

Cette question devait même contaminer le paysage politique français pour tenter d’écarter ses entreprises de leur stratégie. En résumé, c’est de l’intox, elles ne sont ici que pour partager la croissance avec les Algériens. Sinon, qu’est-ce qu’elles font dans les couloirs de Sonatrach ? Pourquoi ne s’adressent-elles pas directement à Alnaft qui délivre les permis de recherche ? Pourquoi ne soumissionnent-elles pas dans les appels d’offres qui sont régulièrement déclarés infructueux ?

Mohand Aziri

Début d’exploitation du gaz de #schiste en Algérie

 

 

le 05.02.18 | 12h00 

L’Algérie a commencé à exploiter le gaz de schiste, selon les propos jamais démentis de la députée française Muriel Ressiguier qui s’est exprimée le 23 janvier dernier sur cette importante question étroitement liée au projet de gazoduc (STEP) qui reliera l’Algérie à la France via l’Espagne en perspective du grand marché européen de l’énergie dont le chantier sera très prochainement lancé.

L’information de la députée de France Insoumise est certainement fondée car l’Algérie dont les réserves exportables sont gravement siphonnées par une consommation locale particulièrement «gazivore» court le risque de ne plus pouvoir honorer ses engagements commerciaux faute de stocks exportables.

Considérée comme le troisième plus gros détenteur mondial de réserves de pétrole et de gaz de schiste, l’Algérie n’a évidemment pas l’intention de mettre longtemps en veilleuse cette chance de reconstituer sa rente d’hydrocarbures que les gisements traditionnels ne parviennent pas alimenter à hauteur des besoins financiers d’un pays qui continue, en dépit du déclin des prix des hydrocarbures, à dépenser sans compter.

Les engagements commerciaux de Sonatrach poussent également la compagnie à chercher les quantités objets de commandes fermes là où elles se trouvent. Et les réserves prouvées enfermées dans les schistes en offrent la meilleure opportunité, notamment quand leur exploitation est épaulée par des compagnies américaines très compétentes en la matière.

Une éventualité à ne pas du tout écarter et que présagent largement les propos qu’a récemment tenu le PDG de Sonatrach lors de sa toute récente visite au Etats-Unis. L’opposition des populations du Sud algérien à ce type d’exploitation qui pourrait mettre en péril l’environnement et notamment les nappes hydrauliques ne semble, du reste, plus faire obstacle au gouvernement algérien décidé à entamer au plus tôt l’exploitation. Et il n’en a, en réalité, pas le choix.

Stagnation de la production et boom de la demande locale

Siphonnés par la consommation locale qui explose sous les effets de la demande sociale et industrielle, les stocks de gaz naturel et de pétrole exportables pourraient en effet descendre, dès l’année 2020, à des niveaux si bas qu’ils pourraient compromettre les engagements commerciaux de Sonatrach.

A la vitesse où va la consommation domestique de gaz naturel (8% de plus de MTP sont soustraits chaque année à la production globale), il est à craindre que la production nationale de gaz naturel suffise à peine à couvrir la demande intérieure qui croît à un rythme exponentiel pour les raisons évoquées plus haut.

Le doute sur l’avenir industriel et commercial du gaz algérien est en effet de mise chez pratiquement tous les experts en hydrocarbures qui pronostiquent, chiffres à l’appui, que la production algérienne de gaz, qui stagne depuis ces dix dernières années entre 55 et 60 milliards de m3, suffira à peine à couvrir la demande intérieure à un très proche horizon. Si la tendance venait à se maintenir en son état actuel, il y a fort à craindre que les quantités exportables soient, à plus ou moins court terme, réduites à la portion congrue.

De quoi inquiéter les plus gros clients de Sonatrach, dont certains (France et Italie selon les médias français) auraient eu déjà, en 2015, un avant-goût en matière de rupture d’approvisionnement. L’avis du Conseil national de l’énergie (CNE) sur l’avenir de cette filière en perdition est attendu depuis plusieurs années mais cette instance, que seul le président de la République est habilité à convoquer, n’a jamais siégé depuis sa création en avril 1995.

Vu l’état de santé du chef de l’Etat, tout porte à croire qu’elle ne se réunira jamais, obligeant le pays à se contenter de quelques décisions ponctuelles prises conjoncturellement en Conseil des ministres.

La crise qui se profile et qui ira crescendo tout au long des toutes prochaines années est pourtant déjà apparente ne serait-ce qu’à travers les quantités de plus en plus importantes de gaz soustraites aux réserves exportables afin de pourvoir à une demande intérieure qui explose sous les effets conjugués de la croissance démographique, de la distribution de gaz de ville dans pratiquement toutes les agglomérations urbaines et de l’alimentation d’équipements industriels énergétivores réalisés au cours de la décennie (usines de dessalement d’eau de mer, usines d’aluminium, centrales électriques, etc.) qui absorbaient en 2014 déjà environ 30% de la production nationale de gaz, toutes catégories confondues.

Il y a vraiment de quoi s’inquiéter de ce boom de la consommation locale qui, de surcroît, intervient dans un contexte de stagnation de la production qui contraint à puiser dans les réserves exportables, réduisant d’autant nos recettes d’hydrocarbures déjà lourdement affectées par le déclin des prix internationaux. Les spécialistes estiment à environ 8% de plus la part de production de gaz soustraite chaque année à l’exportation pour être consommée à très bas prix en Algérie.

A ce rythme, les économistes estiment que l’offre exportable ne sera plus que de 10 milliards de m3 en 2030. Les clients traditionnels de Sonatrach ont donc de bonnes raisons de s’inquiéter et à chercher des solutions de rechange qui pourraient nuire au fournisseur algérien.

Une étude datée de mai 2014 avait, par ailleurs, déjà jeté attiré l’attention en affirmant, chiffres à l’appui, que la consommation locale de gaz naturel est passée de 10 à 37 MTP entre 1999 et 2012, période qui correspond heureusement à un bond de la production d’hydrocarbures, rendu possible par la loi sur les sociétés mixtes et le partage de production qui avait permis à de nombreuses compagnies étrangères de découvrir et d’exploiter de nouveaux périmètres.

Le pic jamais égalé de 60 milliards de m3 de gaz naturel avait même été atteint précisément à cette période, avant de redescendre à un niveau beaucoup plus bas durant ces toutes dernières années. Cette tendance a, comme on le redoute, de bonnes chances de perdurer, voire même de s’exacerber en raison de l’épuisement de certains puits, de l’insuffisance de découvertes de grands gisements et de l’absence de partenaires étrangers, dissuadés par la formule du 51/49 et, bien entendu, la modicité du prix des hydrocarbures actuel.

Les gaz non conventionnels à la rescousse

Cette baisse drastique de l’offre de gaz exportable en contexte de stagnation de la production, aussi bien à l’amont qu’à l’aval, ne manquera évidemment pas d’impacter négativement le niveau des recettes en devises. Le prix du baril de pétrole qui sert de référence à celui du gaz ne permettra, à titre d’exemple, de n’empocher qu’environ 25 à 26 milliards de dollars en 2019, si ce dernier venait à se stabiliser, comme c’est depuis quelques semaines le cas, aux environs de 70 dollars.

Ce phénomène de régression des quantités à exporter affectant aussi bien le pétrole que le gaz, il est à craindre que la baisse des offres destinées aux marchés étrangers réduise considérablement le niveau des recettes en devises et, conséquemment, celui de la fiscalité pétrolière qui représente une part importante du budget de l’Etat.

C’est dire à quel point le problème est grave et recommande d’agir au plus tôt pour relancer tous azimuts la production, aussi bien gazière que pétrolière tout en développant parallèlement d’autres sources d’énergies (solaire, éolienne et autres) destinées à la consommation locale.

Il faudrait tout de même être prudent sur le volume des investissements à promouvoir pour booster la production de gaz, car un sérieux risque de mévente pourrait surgir à terme à la faveur des nouvelles découvertes d’hydrocarbures dans de nombreux pays du monde, des exploitations de pétrole et gaz de schiste et des grands programmes d’énergies alternatives que pratiquement tous les clients traditionnels de l’Algérie (Espagne, France, Italie) ont lancés.

Il faut ajouter à cette crainte celle encore plus sérieuse de la concurrence de gros producteurs de gaz comme la Russie, le Qatar et bientôt l’Iran et l’Australie qui mettront incessamment sur le marché européen de grandes quantités de gaz liquéfié à moindres prix.
Jusque-là sécurisée par ses contrats à long terme à prix stables, l’Algérie devra reconsidérer cette situation confortable qui a longtemps prévalu pour des raisons historiques, en se conformant comme tous ses concurrents aux prix et aux clauses contractuelles universelles.

C’est par conséquent toute la stratégie de production et de commercialisation des hydrocarbures, en général, et du gaz naturel en particulier, qu’il faudrait repenser afin de l’adapter aux grands bouleversements qui affectent aussi bien le marché local que les marchés extérieurs.

Soucieuses de maintenir leurs recettes d’hydrocarbures à un niveau acceptable, les autorités algériennes sont à l’évidence tentées par la solution à court terme que procure l’exploitation non conventionnelle. Avec l’aide des Américains, les choses pourraient aller très vite et dans la discrétion pour éviter d’éventuelles réactions des populations environnantes, comme ce fut le cas à In Salah durant pratiquement toute l’année 2015. 

Nordine Grim

“Le gaz de #schiste n’est pas rentable en Algérie

 

“Le gaz de schiste n’est pas rentable en Algérie”

MOHAMED TERKMANI, ANCIEN DIRECTEUR À SONATRACH

“Le gaz de schiste n’est pas rentable en Algérie”

L’exploitation du gaz de schiste n’est pas possible dans le pays en raison des énormes moyens financiers devant être mobilisés annuellement pour extraire ces ressources non conventionnelles.

Liberté : Comment commentez-vous la relance par le gouvernement de l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste ?
M. Terkmani : La décision de relancer l’exploration et l’exploitation des schistes est assez inattendue car elle intervient à un moment bien plus défavorable qu’auparavant avec la chute drastique des cours du pétrole et du gaz. Il ne peut donc s’agir, comme précédemment, que d’un objectif à long terme avec seulement quelques puits d’évaluation dans le court terme. Et cela pour trois raisons principales. D’abord l’exploitation des hydrocarbures de schiste n’est rentable actuellement qu’aux USA et au Canada. Elle ne le sera pas avant bien longtemps en Algérie. Ensuite, quand bien même elle le serait, le projet de forage de 200 puits/an dont on a parlé pour exploiter le gaz de schiste ne pourra pas être réalisé avant très longtemps à  cause des moyens importants qu’il nécessite (nombre très élevé d’appareils de forage et autres équipements lourds, infrastructures, industries de support) et de la logistique à mettre en place. Enfin, on ne peut décider d’exploiter les schistes sur la base du ou des deux seuls puits d’évaluation. Des dizaines de puits ou même plus, avec un historique suffisant, seraient requis pour une estimation plus précise du potentiel et de la rentabilité du projet. Il aurait, néanmoins, été intéressant de connaître les résultats de ces premiers puits d’essai. Malheureusement, ces résultats n’ont, à ma connaissance, jamais été publiés comme s’il s’agissait d’une information top-secret.

Il est possible, cependant, d’estimer approximativement le potentiel de production des schistes algérien par analogie avec ceux du play de Barnet au Texas (USA), l’un des plus anciens donc disposant d’un des historiques de production les plus longs. Dans ce play, les réserves moyennes par puits sont de 1,3 Bcf (Billion cubic feet) soit l’équivalent de 37 millions de m3 de gaz. C’est ce que devrait donner la moyenne des puits algériens s’ils s’avèrent comparables. Avec des prix de $5-6 le MMbtu, le puits n’aurait rapporté que $5 millions à $7,9 millions alors qu’il revient à environ $20 millions sans compter les autres coûts de développement. Dans ces conditions, il faudrait que la récupération moyenne des puits algériens, soit environ 3 à 5 fois plus élevée que ceux du play de Barnet pour franchir le seuil de rentabilité.
En ce qui concerne la production des 200 puits envisagés annuellement, elle ne dépassera pas les 7,5 milliards de m3 par an, toujours par analogie avec le play de Barnet.
Sur la base de ces informations, nous pouvons dire que l’exploitation rentable des gaz de schiste ne sera pas possible avant le long ou le très long terme. Elle ne pourra alors constituer qu’un appoint à la consommation locale, ne représentant qu’environ 3% du futur mix énergétique algérien. Son volume sera insuffisant pour une exportation significative.

Quelles sont les conditions à réunir avant de se lancer dans l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste ?
Je vois cinq conditions principales :
• engager un large débat national pour expliquer objectivement les enjeux de l’exploitation des hydrocarbures de schistes afin que chacun puisse se faire sa propre opinion sur la question alors qu’une grande confusion règne dans ce domaine. Aboutir à un consensus sur l’exploitation des schistes.
• Entamer une campagne d’exploration et d’essais pour délimiter les secteurs les plus propices à une éventuelle exploitation.
• Trouver un financement pour des investissements lourds d’où l’intérêt de s’associer avec des partenaires financièrement et technologiquement solides. Mais il n’est pas certain qu’ils accepteront de venir investir dans cette activité tant que la rentabilité du projet sera insuffisante alors qu’il pourrait obtenir un meilleur retour sur investissement dans les hydrocarbures conventionnels ou ailleurs. Il faudra donc attendre que le moment propice arrive pour cela.
• Être capable de gérer une opération complexe nécessitant des centaines de puits par an.
• Se préparer à fabriquer sur place les appareils de forage et autres équipements en forte demande pour les opérations.

Le gaz de schiste est-il la seule alternative pour garantir la sécurité énergétique du pays et honorer les contrats internationaux de vente de gaz ?
Le gaz de schiste n’est tout simplement pas une alternative pour garantir la sécurité énergétique du pays et encore moins pour garantir les contrats internationaux de vente du gaz. Comme nous l’avons déjà dit, ce n’est pas demain que l’Algérie sera en mesure de forer 200 puits à schiste par an. En supposant qu’elle en soit capable, la production totale de gaz qu’ils pourront fournir, estimée par analogie avec les play américains, se situera autour de 7 ou 8 milliards de m3/an. Un tel volume ne pourra que servir d’appoint à la production et sera loin de pouvoir honorer les contrats de vente. Par exemple, pour produire 100 milliards de m3 de gaz par an, il faudrait forer environ 3 000 puits par an. Sans commentaire !
Enfin, il ne faut pas oublier que le gaz de schiste est très coûteux à produire avec des marges bénéficiaires faibles. Son exportation éventuelle ne rapportera qu’une petite fraction des recettes qu’aurait rapportées le même volume de gaz conventionnel.

Pensez-vous que la solution de Sonatrach face à un déficit de production de puiser dans le gaz réinjecté pour augmenter les exportations de gaz soit pertinente ?
Toute réduction ou arrêt intempestif de la réinjection serait préjudiciable au gisement car il réduirait son taux de récupération ainsi que ses performances de production.
Cependant, pour les gisements vieillissants en déplétion avancée qui font encore l’objet d’une réinjection de gaz et dont les performances ont fortement décliné, on peut se poser la question de savoir si le moment est arrivé d’arrêter la réinjection de gaz pour certaines parties ou pour l’ensemble du gisement : c’est la phase de blow-down final. Mais pour savoir si ce moment est arrivé ou quand il arrivera, une étude de réservoir engineering complétée par une évaluation économique des résultats est requise.
En gros, il s’agit de savoir si la valeur accrue du gaz vendu aujourd’hui par rapport à la valeur considérablement réduite du même gaz vendu plus tard au terme de l’opération de réinjection, compense ou pas la diminution de brut ou de condensat induite par l’arrêt de la réinjection.
Si de telles évaluations préliminaires n’ont pas été menées, il y a risque de prendre la mauvaise décision à ce sujet.
Il faut savoir, par ailleurs, que l’Algérie cherche par tous les moyens à accroître ses recettes pour atténuer la grave crise financière à laquelle elle fait face depuis la chute des cours du brut. Elle ne peut le faire qu’en augmentant sa production d’hydrocarbures, seule ressource capable de générer de telles recettes.
Or, elle ne peut soutirer davantage à partir des gisements de pétrole pour les raisons suivantes : sa production s’essouffle et arrive tout juste à satisfaire son quota de l’Opep et quand bien même elle déciderait de surexploiter ses gisements de brut pour accroître la production, elle ne pourra pas dépasser son quota, à moins de tricher comme certains pays. En revanche, elle est libre de le faire avec le gaz  puisqu’il n’est soumis à aucun quota. Compte tenu du fait que la production gazière s’essouffle elle aussi, la tentation est grande de surexploiter les gisements de gaz et de réduire la réinjection dans les gisements de pétrole.

Que préconisez-vous pour assurer la sécurité énergétique du pays à moyen et long termes afin de consolider la position de Sonatrach en tant que fournisseur non négligeable d’hydrocarbures ?
Seuls les hydrocarbures conventionnels ont le potentiel de les assurer, mais pendant un certain temps seulement. Effectivement, lorsqu’on sait que la plus grande partie du domaine minier national reste inexplorée, nous ne pouvons que préconiser un renforcement de l’activité amont en investissant davantage dans l’exploration et la récupération assistée des gisements. Le partenariat avec des compagnies étrangères s’avère incontournable tant pour les investissements que pour leur savoir-faire. Il devrait être encouragé par une plus grande attractivité de la future loi sur les hydrocarbures qui a besoin d’être adaptée aux nouvelles conditions du marché actuel.
Parallèlement à cette action, nous préconisons de promouvoir l’efficacité énergétique et les économies d’énergie qui sont l’équivalent d’un immense gisement négligé d’hydrocarbures brut et de produits raffinés avec l’avantage que ce gisement est déjà développé et en attente d’exploitation.
Mais ce ne sont là que des mesures temporaires pour répondre à la crise financière que traverse le pays. La solution permanente consiste à développer une économie diversifiée basée sur les nombreuses ressources inexploitées ou sous-exploitées du pays pour promouvoir les exportations hors hydrocarbures et prendre la relève d’une rente pétrolière en voie d’extinction. Car tôt ou tard les exportations d’hydrocarbures cesseront et l’approvisionnement énergétique national finira par accuser un déficit. C’est inéluctable !
Les ressources financières générées par une économie diversifiée permettront d’importer, comme le font de nombreux pays, une partie de nos besoins énergétiques le jour où nous ne pourrons plus en produire la totalité. En ce sens, la diversification est aussi garante de la sécurité énergétique du pays. Sans elle c’est le chaos.

Lire la suite

Voilà pourquoi l’Algérie ne pourra pas exploiter le gaz de #schiste

ALGERIA

 Expert financier, chef d’entreprise

Publication: Mis à jour: 
Publication: Mis à jour: 

SHALE GAS DAKOTA

Un site de forage au Dakota du Nord, le 1er octobre 2013. Les réserves de gaz de schiste ont donné aux Etats Unis plus d’autonomie en matière d’hyrocarbures. | Ken Cedeno via Getty Images
À moins d’être taré, comment penser qu’avec un gaz à 2,8 dollars les 30m³ au marché spot, et 5 dollars par gazoduc, des gens qui refusent d’investir plus dans le gaz conventionnel découvert partout dans le bassin méditerranéen en offshore et au Kazakhstan en quantités phénoménales, vont se mettre subitement à investir dans une saloperie qui se trouve dans le pays à l’économie la plus tordue de la planète, avec une administration des plus farfelues, dans des milliers de puits coûtant au bas mot, 7 millions de dollars l’unité, avec un rendement total de 12,5 millions sur 20 ans et à peine 7 millions sur 4 ans.

Le schiste n’est un eldorado que pour les Etats Unis, et aux Etats Unis. Autrement les Chinois et les Argentins qui nous devancent en réserves estimées et en taux de récupération, ainsi qu’en capacités techniques, nous auraient déjà devancés, alors qu’ils sont importateurs nets.

Les cours internationaux, l’autonomie des Etats Unis, et l’offre disponible de la part de pays tous piégés autant que nous par la rente, rendent les occidentaux maîtres du marché, en tant que consommateurs, et n’ont strictement aucun besoin de fracturer chez les autres, même contre des taxes nulles.

Je parie qu’actuellement en mettant des périmètres à leur disposition gratuitement, sans rien nous payer, ils ne viendront pas, faute de rentabilité et de rendement à la tête de puits.

Aux Etats Unis la moyenne des puits en terme de production est de l’ordre de 72 millions de m³ sur 20 ans, avec un pic, à 43 millions sur les quatre premières années dont plus du tiers la première année.

Alors que leur taux de récupération est de 40% des réserves estimées, et le notre de 15%, ce qui laisse présumer que la roche mère n’est pas aussi infestée de bulles de gaz, rendant la production plus complexe, la fracturation plus intense, et la productivité moins attractive.

Pour maintenir une cadence de production de 50 milliards de m³/an, il faut déjà creuser au moins 3000 puits, et ensuite en dégressif chaque année, entre 1600 la deuxième année, et 200 la dernière, quelque chose comme 10.000 puits.

N’en ayant pas foré autant à la verticale depuis 1962, je me demande comment ils comptent faire pour les forer sur les 20 prochaines années, avec 3000 d’un coup, pour avoir la chance de sortir l’équivalent annuel de 9 milliards de dollars au mieux, et 5 selon les cours du spot.

Et comme personne n’est assez plombé pour laisser sa chemise dans une aventure pareille, et chez des gens où même les trucs les plus simples ne marchent pas bien, je suis curieux de savoir d’où ils comptent sortir les 20 milliards de dollars du premier jet, et les 60 pour toute l’affaire sur 20 ans.

Je crois que les Américains qui ont découvert en le dénommé Chikhoune une sorte de poisson-pilote, vers le banc de sardines qui nous sert présentement de pouvoir, ont quelques tubes rouillés à fourguer, et quelques plateformes à louer vu la dépression sur les cours chez eux, en attendant des jours meilleurs, sur leur marché interne.

Pour la nappe albienne, ils s’en foutent royalement, vu que la décantation peut se faire avec le temps, et que dans l’immédiat, ce ne sont pas leurs Indiens qui sont sur les front mais nos indigènes, qui ne sont pas soutenus par les gens du nord.

D’ailleurs lors de la dernière visite aux Etats Unis de notre ministre de la Rente, dénommé ministre de l’Energie à tort, je n’ai pas reconnu un seul responsable des majors américaines, en face de lui, mais des patrons de petites boites de forage, racolés par Chikhoune, alors qu’en 2013, Obama avait fait un forcing, en envoyant trois fois son ministre de l’Energie Hernandez à Alger, et Haliburton avait sponsorisé en partie une rencontre sur le gaz de schiste à Oran.

Ce qui a changé entre 2013 et 2017, est que les Américains qui n’ont jamais projeté d’investir dans cette forme de gaz, ailleurs que chez eux, ont tout simplement conclu que les réserves de change actuelles du pays, ne sont pas de nature à assumer en même temps les trous de gestion locaux, et un marché d’équipements de ce genre, et que les nôtres ne marcheraient pas dans une facture trop salée, faute de moyens.

Mais les petites entreprises de forage en difficulté qui pullulent dans le Dakota et Marcellus, peuvent être racolées par un marchand ambulant comme Chikhoune qui a dû leur promettre de vendre aussi bien des vaches, que des services pétroliers ambulants, à des gens qu’il pense avoir atteint le fin fond de la connerie duquel il ne semble pas être très éloigné.

De ce fait, même en n’ayant aucune confiance en la bonne foi et en la perspicacité de nos managers improvisés, j’ai une entière confiance, en leur terreur de voir les réserves de change plonger plus vite que prévu, et eux avec.

Je suis ce dossier depuis 2005, avec le détail des évolutions des forages américains dans le gaz et le pétrole de schiste, ainsi que les coûts et les courbes de production.

C’est ce qui m’a permis d’avertir en 2013, sur une chute imminente des cours, nos myopes locaux, et sur sa prolongation dans le temps, et je ne me souviens pas avoir vu les américains émettre le projet ou le souhait d’investir ailleurs que chez eux, même à la belle époque des cours confortables.

Je ne vois strictement aucune raison, pour qu’ils s’y mettent aujourd’hui, alors que leur stratégie et l’autonomisation et la casse des marchés, et pas l’approvisionnement à perte, alors que leurs alliés se bousculent avec du gaz donné, sans trouver client.

Pour vouloir investir dans un procédé complexe et coûteux, en pleine déprime des cours, ils faut être un vrai « faregh chghoul » comme il n’y en a que chez nous, et pour penser trouver un preneur même sans impôt, il faut être un rêveur invétéré.

Le plus comique dans cette histoire, est qu’un ministre qui surveille le recul des plateformes de forage américaines, comme une victoire pour les cours de sa rente, compte les remplacer par les siens, dans une logique qui laisse perplexe sur la forme des cerveaux de nos dirigeants.

Faute de rente, leur gouvernance est à nu, et faute de gaz pas de rente, au point où ils ont oublié leur autre gaz conventionnel, et même que d’ici 10 ans, ils peuvent le boire en grande partie, si on en fait pas des produits autres que la matière brute vendue actuellement.

C’est pour cela que je ne vois strictement aucune raison de paniquer, ou même de faire une polémique là dessus.

Et je pense que c’est juste une autre lanterne de Mouloud, du système à bout de souffle, de projet et d’arguments, pour faire patienter le chaland et trouver une autre diversion, celle de la décennie noire semblant avoir fait l’effet d’un pétard. Mouillé.

NB: En annexe vous trouverez les courbes de production moyenne par puits, telles qu’analysées par l’agence américaine de l’énergie en 2016, et le tableau que j’en ai tiré, par conversion et application de la courbe de déclin par années. Ce qui n’a rien à voir avec un discours politique.

schiste

Avec le gaz de #schiste, l’Algérie fantasme une nouvelle rente

Capture midle east eye

 

 

 

Avec le gaz de schiste, l’Algérie fantasme une nouvelle rente

#Énergie

Pour faire face à la baisse des revenus du pétrole et à la hausse de la demande domestique en gaz, l’Algérie veut miser sur le gaz de schiste. Une stratégie socialement et financièrement très risquée

Des Algériens manifestent contre l’exploration du gaz de schiste à In Salah le 5 mars 2015 (AFP)
4 octobre 2017

ALGER – « C’est une fuite en avant. Un suicide. » Cette semaine, un dossier qu’une bonne partie de la société civile croyait enterré au fond d’un tiroir est revenu sur la table. Mais pour Sabrina Rahmani, militante anti-gaz de schiste, contactée par Middle East Eye, « rien ne justifie une telle politique ».

Dimanche, alors qu’il visitait une raffinerie d’Arzew (à l’ouest), le Premier ministre Ahmed Ouyahia a demandé à Sonatrach, le groupe pétrolier détenu à 100% par l’État algérien, de reprendre l’exploration du gaz de schiste, suspendu en 2015 après un vaste mouvement de protestation dans le Sahara algérien – où se trouvent les gisements les plus importants. « Il ne s’agit pas d’une démarche aventurière mais d’une option visant à garantir l’avenir en matière énergétique », a insisté le Premier ministre.

« Au contraire, cette stratégie est extrêmement dangereuse », affirme Sabrina Rahmani. « D’abord parce qu’elle aura un impact sur l’environnement – on va pour cela mobiliser des ressources rares, comme l’eau, qui vont accélérer la désertification, et fragiliser les sols –, ensuite parce qu’il existe un risque sanitaire pour la population. »

Pendant presque un an, ces arguments ont été au cœur d’une contestation sociale inédite partie d’In Salah, sous-préfecture de 50 000 habitants, à 1 200 kilomètres au sud d’Alger, où les habitants, malgré la richesse de leur sous-sol, vivent dans une situation d’extrême misère, certains n’étant même pas raccordés au gaz de ville. La protestation s’est ensuite étendue à d’autres villes du grand Sud : Tamanrasset, Ouargla, Adrar, Metlili, Timimoun, avant de s’essouffler.

Le groupe Desert Boys a sorti en 2015 une chanson anti-gaz de schiste « Makach li radi »  (Personne n’accepte ça) où il appelle « la police, l’armée et toutes les institutions à se mettre du côté du peuple qui dit non. Tous les jeunes Algériens, et pas seulement à In Salah, sont conscients de l’enjeu ».

La mèche avait été allumée le 27 décembre 2014 par le ministre de l’Énergie de l’époque, Youcef Yousfi, en visite sur le premier forage pilote de gaz de schiste.

« Oui au solaire thermique, non au gaz de schiste », « Ayez pitié de nos enfants », « Non à l’extermination du Sud » : des mois durant, hommes et femmes s’étaient relayés sur la place centrale de la ville, renommée Sahat Essomoud (place de la résistance) pendant que pro et anti-gaz de schiste se livraient une terrible guerre des chiffres. Les premiers affirmant que l’exploration du gaz de schiste n’impacterait qu’une dizaine de millions de mètres cubes d’eau sur les 28 000 milliards du sous-sol saharien, les seconds s’alarmant des risques de contamination des nappes pas les produits chimiques.

« Ces eaux risquent d’être contaminées par les extrêmes pollutions liées à l’utilisation de plus de 400 produits chimiques, dont certains provoquent des cancers et de graves maladies », affirme Karim Tedjani, militant et créateur du portail Nouara consacré à l’écologie en Algérie.

Source : US Energy Information Administration

L’autre argument des anti-gaz de schiste est économique. « Aujourd’hui, l’Algérie n’a plus les ressources financières pour entreprendre une politique aussi coûteuse », affirme Sabrina Rahmani.

Selon Ferhat Aït Ali, expert financier algérien, les milliers de puits nécessaires coûteraient « au bas mot 7 millions de dollars [5,9 millions d’euros] l’unité, avec un rendement total de 12,5 millions [10, 6] sur vingt ans et à peine 7 millions sur quatre ans ».

« Le schiste n’est un eldorado que pour les États Unis, et aux États Unis. Autrement les Chinois et les Argentins qui nous devancent en réserves estimées et en taux de récupération, ainsi qu’en capacités techniques, nous auraient déjà devancés, alors qu’ils sont importateurs nets », souligne-t-il.

Sonatrach prévoit le forage de 12 000 puits sur 50 ans pour produire 60 milliards de m3/an avec un investissement total de 300 milliards de dollars, dont 200 milliards dans les forages des puits. Selon certains experts, le gaz de schiste reviendrait donc trois fois plus cher à produire que les ressources conventionnelles.

Invité à la radio publique, le professeur Chemseddine Chitour, directeur du laboratoire de valorisation des hydrocarbures, explique qu’« après avoir expliqué depuis des années aux citoyens qu’il faut des investissements hors hydrocarbures, leur dire maintenant qu’on va y revenir est un mauvais signal » et que l’exploitation du gaz de schiste doit être conditionnée par le développement des énergies renouvelables.

Des chiffres contestés

En réalité depuis 2013 et malgré un discours parfois contradictoire au sein du gouvernement (en avril dernier, l’ex-ministre de l’Énergie avait déclaré que l’Algérie n’avait pas besoin à court terme du gaz de schiste), les autorités ont entrepris une vaste et redoutable campagne médiatique censée convaincre les Algériens que le gaz de schiste va sauver l’Algérie de la crise provoquée par la baisse des revenus du pétrole et de l’explosion de la demande domestique en gaz. Certains scénarios avancent que pour satisfaire une demande intérieure de plus en plus importante, dans moins de quinze ans, l’Algérie va devenir un pays importateur net de pétrole, et dans 25 ans, un importateur de gaz.

Pour cela, il utilise des experts, des chiffres – des gisements estimés à quelque 700 trillions de mètres cubes plaçant l’Algérie dans le top mondial des réserves de gaz de schiste – et l’enthousiasme de la Banque africaine de développement, pour qui « si ces réserves étaient avérées, elles seraient de 50 % supérieures aux réserves de gaz conventionnel », une vision idyllique puisque « l’Algérie réunit toutes les conditions pour le développement de la production de gaz de schiste ».

Un enthousiasme que ne partage pas Moussa Kacem, universitaire et coordinateur du Collectif euromaghrébin anti-gaz de schiste (CEMAGAS), contacté par MEE. « Je réfute complètement des chiffres farfelus. C’est une approximation basée sur les réserves géologiques et elles ne correspondent à rien. »

Selon le spécialiste, persuadé que le projet d’exploitation du gaz de schiste n’est pas « économiquement viable » puisque le marché international est inondé par les gaz et les pétroles de schiste américains, le gouvernement essaie de trouver quelque chose pour changer la loi sur les hydrocarbures afin de libéraliser davantage le secteur de l’énergie, aujourd’hui peu attractif pour les investisseurs étrangers.

Manifestation contre le gaz de schiste à In Salah, dans le Sahara algérien, le 5 mars 2015 (AFP)

Ce qu’a confirmé, lundi 2 octobre, le ministre de l’Énergie Mustapha Guitouni, en parlant des modifications qui seront apportées à la loi sur les hydrocarbures, compte tenu du fait que la plupart des appels d’offres lancés par l’Algérie pour la recherche et l’exploration pétrolières s’étaient avérés infructueux.

« Mais autant changer la loi sur les hydrocarbures fait sens, autant se lancer dans le gaz de schiste me paraît juste une tentative désespérée de générer des liquidités pour compenser la baisse de la fiscalité pétrolière et la hausse de sa consommation intérieure, qui en dix ans, passera de 35 milliards de mètres cubes à 50 milliards », relève un professionnel du secteur des hydrocarbures.

Aujourd’hui, les militants anti-gaz de schiste réclament un débat national et la réactivation du haut-commissariat à l’Énergie. Mais Hacina Zegzeg, militante anti-gaz de schiste d’In Salah aujourd’hui engagée dans le collectif Smart Sahara (soutien à l’agriculture) à Ghardaïa se dit pessimiste pour l’avenir. « Je crains qu’avec la crise qui se profile, le gouvernement cherche à convaincre les Algériens qu’il existe une solution – le gaz de schiste – mais que les Sahraouis s’y opposent, jouant ainsi la division, le Nord contre le Sud. »