“Le gaz de #schiste n’est pas rentable en Algérie

 

“Le gaz de schiste n’est pas rentable en Algérie”

MOHAMED TERKMANI, ANCIEN DIRECTEUR À SONATRACH

“Le gaz de schiste n’est pas rentable en Algérie”

L’exploitation du gaz de schiste n’est pas possible dans le pays en raison des énormes moyens financiers devant être mobilisés annuellement pour extraire ces ressources non conventionnelles.

Liberté : Comment commentez-vous la relance par le gouvernement de l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste ?
M. Terkmani : La décision de relancer l’exploration et l’exploitation des schistes est assez inattendue car elle intervient à un moment bien plus défavorable qu’auparavant avec la chute drastique des cours du pétrole et du gaz. Il ne peut donc s’agir, comme précédemment, que d’un objectif à long terme avec seulement quelques puits d’évaluation dans le court terme. Et cela pour trois raisons principales. D’abord l’exploitation des hydrocarbures de schiste n’est rentable actuellement qu’aux USA et au Canada. Elle ne le sera pas avant bien longtemps en Algérie. Ensuite, quand bien même elle le serait, le projet de forage de 200 puits/an dont on a parlé pour exploiter le gaz de schiste ne pourra pas être réalisé avant très longtemps à  cause des moyens importants qu’il nécessite (nombre très élevé d’appareils de forage et autres équipements lourds, infrastructures, industries de support) et de la logistique à mettre en place. Enfin, on ne peut décider d’exploiter les schistes sur la base du ou des deux seuls puits d’évaluation. Des dizaines de puits ou même plus, avec un historique suffisant, seraient requis pour une estimation plus précise du potentiel et de la rentabilité du projet. Il aurait, néanmoins, été intéressant de connaître les résultats de ces premiers puits d’essai. Malheureusement, ces résultats n’ont, à ma connaissance, jamais été publiés comme s’il s’agissait d’une information top-secret.

Il est possible, cependant, d’estimer approximativement le potentiel de production des schistes algérien par analogie avec ceux du play de Barnet au Texas (USA), l’un des plus anciens donc disposant d’un des historiques de production les plus longs. Dans ce play, les réserves moyennes par puits sont de 1,3 Bcf (Billion cubic feet) soit l’équivalent de 37 millions de m3 de gaz. C’est ce que devrait donner la moyenne des puits algériens s’ils s’avèrent comparables. Avec des prix de $5-6 le MMbtu, le puits n’aurait rapporté que $5 millions à $7,9 millions alors qu’il revient à environ $20 millions sans compter les autres coûts de développement. Dans ces conditions, il faudrait que la récupération moyenne des puits algériens, soit environ 3 à 5 fois plus élevée que ceux du play de Barnet pour franchir le seuil de rentabilité.
En ce qui concerne la production des 200 puits envisagés annuellement, elle ne dépassera pas les 7,5 milliards de m3 par an, toujours par analogie avec le play de Barnet.
Sur la base de ces informations, nous pouvons dire que l’exploitation rentable des gaz de schiste ne sera pas possible avant le long ou le très long terme. Elle ne pourra alors constituer qu’un appoint à la consommation locale, ne représentant qu’environ 3% du futur mix énergétique algérien. Son volume sera insuffisant pour une exportation significative.

Quelles sont les conditions à réunir avant de se lancer dans l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste ?
Je vois cinq conditions principales :
• engager un large débat national pour expliquer objectivement les enjeux de l’exploitation des hydrocarbures de schistes afin que chacun puisse se faire sa propre opinion sur la question alors qu’une grande confusion règne dans ce domaine. Aboutir à un consensus sur l’exploitation des schistes.
• Entamer une campagne d’exploration et d’essais pour délimiter les secteurs les plus propices à une éventuelle exploitation.
• Trouver un financement pour des investissements lourds d’où l’intérêt de s’associer avec des partenaires financièrement et technologiquement solides. Mais il n’est pas certain qu’ils accepteront de venir investir dans cette activité tant que la rentabilité du projet sera insuffisante alors qu’il pourrait obtenir un meilleur retour sur investissement dans les hydrocarbures conventionnels ou ailleurs. Il faudra donc attendre que le moment propice arrive pour cela.
• Être capable de gérer une opération complexe nécessitant des centaines de puits par an.
• Se préparer à fabriquer sur place les appareils de forage et autres équipements en forte demande pour les opérations.

Le gaz de schiste est-il la seule alternative pour garantir la sécurité énergétique du pays et honorer les contrats internationaux de vente de gaz ?
Le gaz de schiste n’est tout simplement pas une alternative pour garantir la sécurité énergétique du pays et encore moins pour garantir les contrats internationaux de vente du gaz. Comme nous l’avons déjà dit, ce n’est pas demain que l’Algérie sera en mesure de forer 200 puits à schiste par an. En supposant qu’elle en soit capable, la production totale de gaz qu’ils pourront fournir, estimée par analogie avec les play américains, se situera autour de 7 ou 8 milliards de m3/an. Un tel volume ne pourra que servir d’appoint à la production et sera loin de pouvoir honorer les contrats de vente. Par exemple, pour produire 100 milliards de m3 de gaz par an, il faudrait forer environ 3 000 puits par an. Sans commentaire !
Enfin, il ne faut pas oublier que le gaz de schiste est très coûteux à produire avec des marges bénéficiaires faibles. Son exportation éventuelle ne rapportera qu’une petite fraction des recettes qu’aurait rapportées le même volume de gaz conventionnel.

Pensez-vous que la solution de Sonatrach face à un déficit de production de puiser dans le gaz réinjecté pour augmenter les exportations de gaz soit pertinente ?
Toute réduction ou arrêt intempestif de la réinjection serait préjudiciable au gisement car il réduirait son taux de récupération ainsi que ses performances de production.
Cependant, pour les gisements vieillissants en déplétion avancée qui font encore l’objet d’une réinjection de gaz et dont les performances ont fortement décliné, on peut se poser la question de savoir si le moment est arrivé d’arrêter la réinjection de gaz pour certaines parties ou pour l’ensemble du gisement : c’est la phase de blow-down final. Mais pour savoir si ce moment est arrivé ou quand il arrivera, une étude de réservoir engineering complétée par une évaluation économique des résultats est requise.
En gros, il s’agit de savoir si la valeur accrue du gaz vendu aujourd’hui par rapport à la valeur considérablement réduite du même gaz vendu plus tard au terme de l’opération de réinjection, compense ou pas la diminution de brut ou de condensat induite par l’arrêt de la réinjection.
Si de telles évaluations préliminaires n’ont pas été menées, il y a risque de prendre la mauvaise décision à ce sujet.
Il faut savoir, par ailleurs, que l’Algérie cherche par tous les moyens à accroître ses recettes pour atténuer la grave crise financière à laquelle elle fait face depuis la chute des cours du brut. Elle ne peut le faire qu’en augmentant sa production d’hydrocarbures, seule ressource capable de générer de telles recettes.
Or, elle ne peut soutirer davantage à partir des gisements de pétrole pour les raisons suivantes : sa production s’essouffle et arrive tout juste à satisfaire son quota de l’Opep et quand bien même elle déciderait de surexploiter ses gisements de brut pour accroître la production, elle ne pourra pas dépasser son quota, à moins de tricher comme certains pays. En revanche, elle est libre de le faire avec le gaz  puisqu’il n’est soumis à aucun quota. Compte tenu du fait que la production gazière s’essouffle elle aussi, la tentation est grande de surexploiter les gisements de gaz et de réduire la réinjection dans les gisements de pétrole.

Que préconisez-vous pour assurer la sécurité énergétique du pays à moyen et long termes afin de consolider la position de Sonatrach en tant que fournisseur non négligeable d’hydrocarbures ?
Seuls les hydrocarbures conventionnels ont le potentiel de les assurer, mais pendant un certain temps seulement. Effectivement, lorsqu’on sait que la plus grande partie du domaine minier national reste inexplorée, nous ne pouvons que préconiser un renforcement de l’activité amont en investissant davantage dans l’exploration et la récupération assistée des gisements. Le partenariat avec des compagnies étrangères s’avère incontournable tant pour les investissements que pour leur savoir-faire. Il devrait être encouragé par une plus grande attractivité de la future loi sur les hydrocarbures qui a besoin d’être adaptée aux nouvelles conditions du marché actuel.
Parallèlement à cette action, nous préconisons de promouvoir l’efficacité énergétique et les économies d’énergie qui sont l’équivalent d’un immense gisement négligé d’hydrocarbures brut et de produits raffinés avec l’avantage que ce gisement est déjà développé et en attente d’exploitation.
Mais ce ne sont là que des mesures temporaires pour répondre à la crise financière que traverse le pays. La solution permanente consiste à développer une économie diversifiée basée sur les nombreuses ressources inexploitées ou sous-exploitées du pays pour promouvoir les exportations hors hydrocarbures et prendre la relève d’une rente pétrolière en voie d’extinction. Car tôt ou tard les exportations d’hydrocarbures cesseront et l’approvisionnement énergétique national finira par accuser un déficit. C’est inéluctable !
Les ressources financières générées par une économie diversifiée permettront d’importer, comme le font de nombreux pays, une partie de nos besoins énergétiques le jour où nous ne pourrons plus en produire la totalité. En ce sens, la diversification est aussi garante de la sécurité énergétique du pays. Sans elle c’est le chaos.

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Voilà pourquoi l’Algérie ne pourra pas exploiter le gaz de #schiste

ALGERIA

 Expert financier, chef d’entreprise

Publication: Mis à jour: 
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SHALE GAS DAKOTA

Un site de forage au Dakota du Nord, le 1er octobre 2013. Les réserves de gaz de schiste ont donné aux Etats Unis plus d’autonomie en matière d’hyrocarbures. | Ken Cedeno via Getty Images
À moins d’être taré, comment penser qu’avec un gaz à 2,8 dollars les 30m³ au marché spot, et 5 dollars par gazoduc, des gens qui refusent d’investir plus dans le gaz conventionnel découvert partout dans le bassin méditerranéen en offshore et au Kazakhstan en quantités phénoménales, vont se mettre subitement à investir dans une saloperie qui se trouve dans le pays à l’économie la plus tordue de la planète, avec une administration des plus farfelues, dans des milliers de puits coûtant au bas mot, 7 millions de dollars l’unité, avec un rendement total de 12,5 millions sur 20 ans et à peine 7 millions sur 4 ans.

Le schiste n’est un eldorado que pour les Etats Unis, et aux Etats Unis. Autrement les Chinois et les Argentins qui nous devancent en réserves estimées et en taux de récupération, ainsi qu’en capacités techniques, nous auraient déjà devancés, alors qu’ils sont importateurs nets.

Les cours internationaux, l’autonomie des Etats Unis, et l’offre disponible de la part de pays tous piégés autant que nous par la rente, rendent les occidentaux maîtres du marché, en tant que consommateurs, et n’ont strictement aucun besoin de fracturer chez les autres, même contre des taxes nulles.

Je parie qu’actuellement en mettant des périmètres à leur disposition gratuitement, sans rien nous payer, ils ne viendront pas, faute de rentabilité et de rendement à la tête de puits.

Aux Etats Unis la moyenne des puits en terme de production est de l’ordre de 72 millions de m³ sur 20 ans, avec un pic, à 43 millions sur les quatre premières années dont plus du tiers la première année.

Alors que leur taux de récupération est de 40% des réserves estimées, et le notre de 15%, ce qui laisse présumer que la roche mère n’est pas aussi infestée de bulles de gaz, rendant la production plus complexe, la fracturation plus intense, et la productivité moins attractive.

Pour maintenir une cadence de production de 50 milliards de m³/an, il faut déjà creuser au moins 3000 puits, et ensuite en dégressif chaque année, entre 1600 la deuxième année, et 200 la dernière, quelque chose comme 10.000 puits.

N’en ayant pas foré autant à la verticale depuis 1962, je me demande comment ils comptent faire pour les forer sur les 20 prochaines années, avec 3000 d’un coup, pour avoir la chance de sortir l’équivalent annuel de 9 milliards de dollars au mieux, et 5 selon les cours du spot.

Et comme personne n’est assez plombé pour laisser sa chemise dans une aventure pareille, et chez des gens où même les trucs les plus simples ne marchent pas bien, je suis curieux de savoir d’où ils comptent sortir les 20 milliards de dollars du premier jet, et les 60 pour toute l’affaire sur 20 ans.

Je crois que les Américains qui ont découvert en le dénommé Chikhoune une sorte de poisson-pilote, vers le banc de sardines qui nous sert présentement de pouvoir, ont quelques tubes rouillés à fourguer, et quelques plateformes à louer vu la dépression sur les cours chez eux, en attendant des jours meilleurs, sur leur marché interne.

Pour la nappe albienne, ils s’en foutent royalement, vu que la décantation peut se faire avec le temps, et que dans l’immédiat, ce ne sont pas leurs Indiens qui sont sur les front mais nos indigènes, qui ne sont pas soutenus par les gens du nord.

D’ailleurs lors de la dernière visite aux Etats Unis de notre ministre de la Rente, dénommé ministre de l’Energie à tort, je n’ai pas reconnu un seul responsable des majors américaines, en face de lui, mais des patrons de petites boites de forage, racolés par Chikhoune, alors qu’en 2013, Obama avait fait un forcing, en envoyant trois fois son ministre de l’Energie Hernandez à Alger, et Haliburton avait sponsorisé en partie une rencontre sur le gaz de schiste à Oran.

Ce qui a changé entre 2013 et 2017, est que les Américains qui n’ont jamais projeté d’investir dans cette forme de gaz, ailleurs que chez eux, ont tout simplement conclu que les réserves de change actuelles du pays, ne sont pas de nature à assumer en même temps les trous de gestion locaux, et un marché d’équipements de ce genre, et que les nôtres ne marcheraient pas dans une facture trop salée, faute de moyens.

Mais les petites entreprises de forage en difficulté qui pullulent dans le Dakota et Marcellus, peuvent être racolées par un marchand ambulant comme Chikhoune qui a dû leur promettre de vendre aussi bien des vaches, que des services pétroliers ambulants, à des gens qu’il pense avoir atteint le fin fond de la connerie duquel il ne semble pas être très éloigné.

De ce fait, même en n’ayant aucune confiance en la bonne foi et en la perspicacité de nos managers improvisés, j’ai une entière confiance, en leur terreur de voir les réserves de change plonger plus vite que prévu, et eux avec.

Je suis ce dossier depuis 2005, avec le détail des évolutions des forages américains dans le gaz et le pétrole de schiste, ainsi que les coûts et les courbes de production.

C’est ce qui m’a permis d’avertir en 2013, sur une chute imminente des cours, nos myopes locaux, et sur sa prolongation dans le temps, et je ne me souviens pas avoir vu les américains émettre le projet ou le souhait d’investir ailleurs que chez eux, même à la belle époque des cours confortables.

Je ne vois strictement aucune raison, pour qu’ils s’y mettent aujourd’hui, alors que leur stratégie et l’autonomisation et la casse des marchés, et pas l’approvisionnement à perte, alors que leurs alliés se bousculent avec du gaz donné, sans trouver client.

Pour vouloir investir dans un procédé complexe et coûteux, en pleine déprime des cours, ils faut être un vrai « faregh chghoul » comme il n’y en a que chez nous, et pour penser trouver un preneur même sans impôt, il faut être un rêveur invétéré.

Le plus comique dans cette histoire, est qu’un ministre qui surveille le recul des plateformes de forage américaines, comme une victoire pour les cours de sa rente, compte les remplacer par les siens, dans une logique qui laisse perplexe sur la forme des cerveaux de nos dirigeants.

Faute de rente, leur gouvernance est à nu, et faute de gaz pas de rente, au point où ils ont oublié leur autre gaz conventionnel, et même que d’ici 10 ans, ils peuvent le boire en grande partie, si on en fait pas des produits autres que la matière brute vendue actuellement.

C’est pour cela que je ne vois strictement aucune raison de paniquer, ou même de faire une polémique là dessus.

Et je pense que c’est juste une autre lanterne de Mouloud, du système à bout de souffle, de projet et d’arguments, pour faire patienter le chaland et trouver une autre diversion, celle de la décennie noire semblant avoir fait l’effet d’un pétard. Mouillé.

NB: En annexe vous trouverez les courbes de production moyenne par puits, telles qu’analysées par l’agence américaine de l’énergie en 2016, et le tableau que j’en ai tiré, par conversion et application de la courbe de déclin par années. Ce qui n’a rien à voir avec un discours politique.

schiste

Avec le gaz de #schiste, l’Algérie fantasme une nouvelle rente

Capture midle east eye

 

 

 

Avec le gaz de schiste, l’Algérie fantasme une nouvelle rente

#Énergie

Pour faire face à la baisse des revenus du pétrole et à la hausse de la demande domestique en gaz, l’Algérie veut miser sur le gaz de schiste. Une stratégie socialement et financièrement très risquée

Des Algériens manifestent contre l’exploration du gaz de schiste à In Salah le 5 mars 2015 (AFP)
4 octobre 2017

ALGER – « C’est une fuite en avant. Un suicide. » Cette semaine, un dossier qu’une bonne partie de la société civile croyait enterré au fond d’un tiroir est revenu sur la table. Mais pour Sabrina Rahmani, militante anti-gaz de schiste, contactée par Middle East Eye, « rien ne justifie une telle politique ».

Dimanche, alors qu’il visitait une raffinerie d’Arzew (à l’ouest), le Premier ministre Ahmed Ouyahia a demandé à Sonatrach, le groupe pétrolier détenu à 100% par l’État algérien, de reprendre l’exploration du gaz de schiste, suspendu en 2015 après un vaste mouvement de protestation dans le Sahara algérien – où se trouvent les gisements les plus importants. « Il ne s’agit pas d’une démarche aventurière mais d’une option visant à garantir l’avenir en matière énergétique », a insisté le Premier ministre.

« Au contraire, cette stratégie est extrêmement dangereuse », affirme Sabrina Rahmani. « D’abord parce qu’elle aura un impact sur l’environnement – on va pour cela mobiliser des ressources rares, comme l’eau, qui vont accélérer la désertification, et fragiliser les sols –, ensuite parce qu’il existe un risque sanitaire pour la population. »

Pendant presque un an, ces arguments ont été au cœur d’une contestation sociale inédite partie d’In Salah, sous-préfecture de 50 000 habitants, à 1 200 kilomètres au sud d’Alger, où les habitants, malgré la richesse de leur sous-sol, vivent dans une situation d’extrême misère, certains n’étant même pas raccordés au gaz de ville. La protestation s’est ensuite étendue à d’autres villes du grand Sud : Tamanrasset, Ouargla, Adrar, Metlili, Timimoun, avant de s’essouffler.

Le groupe Desert Boys a sorti en 2015 une chanson anti-gaz de schiste « Makach li radi »  (Personne n’accepte ça) où il appelle « la police, l’armée et toutes les institutions à se mettre du côté du peuple qui dit non. Tous les jeunes Algériens, et pas seulement à In Salah, sont conscients de l’enjeu ».

La mèche avait été allumée le 27 décembre 2014 par le ministre de l’Énergie de l’époque, Youcef Yousfi, en visite sur le premier forage pilote de gaz de schiste.

« Oui au solaire thermique, non au gaz de schiste », « Ayez pitié de nos enfants », « Non à l’extermination du Sud » : des mois durant, hommes et femmes s’étaient relayés sur la place centrale de la ville, renommée Sahat Essomoud (place de la résistance) pendant que pro et anti-gaz de schiste se livraient une terrible guerre des chiffres. Les premiers affirmant que l’exploration du gaz de schiste n’impacterait qu’une dizaine de millions de mètres cubes d’eau sur les 28 000 milliards du sous-sol saharien, les seconds s’alarmant des risques de contamination des nappes pas les produits chimiques.

« Ces eaux risquent d’être contaminées par les extrêmes pollutions liées à l’utilisation de plus de 400 produits chimiques, dont certains provoquent des cancers et de graves maladies », affirme Karim Tedjani, militant et créateur du portail Nouara consacré à l’écologie en Algérie.

Source : US Energy Information Administration

L’autre argument des anti-gaz de schiste est économique. « Aujourd’hui, l’Algérie n’a plus les ressources financières pour entreprendre une politique aussi coûteuse », affirme Sabrina Rahmani.

Selon Ferhat Aït Ali, expert financier algérien, les milliers de puits nécessaires coûteraient « au bas mot 7 millions de dollars [5,9 millions d’euros] l’unité, avec un rendement total de 12,5 millions [10, 6] sur vingt ans et à peine 7 millions sur quatre ans ».

« Le schiste n’est un eldorado que pour les États Unis, et aux États Unis. Autrement les Chinois et les Argentins qui nous devancent en réserves estimées et en taux de récupération, ainsi qu’en capacités techniques, nous auraient déjà devancés, alors qu’ils sont importateurs nets », souligne-t-il.

Sonatrach prévoit le forage de 12 000 puits sur 50 ans pour produire 60 milliards de m3/an avec un investissement total de 300 milliards de dollars, dont 200 milliards dans les forages des puits. Selon certains experts, le gaz de schiste reviendrait donc trois fois plus cher à produire que les ressources conventionnelles.

Invité à la radio publique, le professeur Chemseddine Chitour, directeur du laboratoire de valorisation des hydrocarbures, explique qu’« après avoir expliqué depuis des années aux citoyens qu’il faut des investissements hors hydrocarbures, leur dire maintenant qu’on va y revenir est un mauvais signal » et que l’exploitation du gaz de schiste doit être conditionnée par le développement des énergies renouvelables.

Des chiffres contestés

En réalité depuis 2013 et malgré un discours parfois contradictoire au sein du gouvernement (en avril dernier, l’ex-ministre de l’Énergie avait déclaré que l’Algérie n’avait pas besoin à court terme du gaz de schiste), les autorités ont entrepris une vaste et redoutable campagne médiatique censée convaincre les Algériens que le gaz de schiste va sauver l’Algérie de la crise provoquée par la baisse des revenus du pétrole et de l’explosion de la demande domestique en gaz. Certains scénarios avancent que pour satisfaire une demande intérieure de plus en plus importante, dans moins de quinze ans, l’Algérie va devenir un pays importateur net de pétrole, et dans 25 ans, un importateur de gaz.

Pour cela, il utilise des experts, des chiffres – des gisements estimés à quelque 700 trillions de mètres cubes plaçant l’Algérie dans le top mondial des réserves de gaz de schiste – et l’enthousiasme de la Banque africaine de développement, pour qui « si ces réserves étaient avérées, elles seraient de 50 % supérieures aux réserves de gaz conventionnel », une vision idyllique puisque « l’Algérie réunit toutes les conditions pour le développement de la production de gaz de schiste ».

Un enthousiasme que ne partage pas Moussa Kacem, universitaire et coordinateur du Collectif euromaghrébin anti-gaz de schiste (CEMAGAS), contacté par MEE. « Je réfute complètement des chiffres farfelus. C’est une approximation basée sur les réserves géologiques et elles ne correspondent à rien. »

Selon le spécialiste, persuadé que le projet d’exploitation du gaz de schiste n’est pas « économiquement viable » puisque le marché international est inondé par les gaz et les pétroles de schiste américains, le gouvernement essaie de trouver quelque chose pour changer la loi sur les hydrocarbures afin de libéraliser davantage le secteur de l’énergie, aujourd’hui peu attractif pour les investisseurs étrangers.

Manifestation contre le gaz de schiste à In Salah, dans le Sahara algérien, le 5 mars 2015 (AFP)

Ce qu’a confirmé, lundi 2 octobre, le ministre de l’Énergie Mustapha Guitouni, en parlant des modifications qui seront apportées à la loi sur les hydrocarbures, compte tenu du fait que la plupart des appels d’offres lancés par l’Algérie pour la recherche et l’exploration pétrolières s’étaient avérés infructueux.

« Mais autant changer la loi sur les hydrocarbures fait sens, autant se lancer dans le gaz de schiste me paraît juste une tentative désespérée de générer des liquidités pour compenser la baisse de la fiscalité pétrolière et la hausse de sa consommation intérieure, qui en dix ans, passera de 35 milliards de mètres cubes à 50 milliards », relève un professionnel du secteur des hydrocarbures.

Aujourd’hui, les militants anti-gaz de schiste réclament un débat national et la réactivation du haut-commissariat à l’Énergie. Mais Hacina Zegzeg, militante anti-gaz de schiste d’In Salah aujourd’hui engagée dans le collectif Smart Sahara (soutien à l’agriculture) à Ghardaïa se dit pessimiste pour l’avenir. « Je crains qu’avec la crise qui se profile, le gouvernement cherche à convaincre les Algériens qu’il existe une solution – le gaz de schiste – mais que les Sahraouis s’y opposent, jouant ainsi la division, le Nord contre le Sud. »

En Algérie, la bataille du peuple contre le gaz de #schiste ne faiblit pas

reporterre

En Algérie, la bataille du peuple contre le gaz de schiste ne faiblit pas

9 avril 2016 / Lina Maoubouté

Alors que Manuel Valls se rend en Algérie les 9 et 10 avril, le mouvement populaire contre le gaz de schiste est toujours vigoureux. Il y a un an, la recherche de gaz de schiste avait embrasé le sud du pays. Le bas prix du pétrole a conduit à suspendre les travaux, mais les multinationales et Total restent à l’affût.

- Alger, reportage

C’est une information qui a été publiée en catimini. En janvier dernier, la Sonatrach, la compagnie algérienne d’hydrocarbures, a annoncé la suspension de l’exploration du gaz de schiste à In Salah, dans le Sahara. En cause ? La chute récente du prix du baril de pétrole (à moins de 40 $) a entrainé une chute de revenus pour la compagnie nationale, provoquant une politique d’austérité sans précédent en Algérie. Selon les informations du quotidien arabophone El Khabar (et traduites ici par le HuffingtonPost Maghreb : « Sonatrach ne peut plus faire face aux dépenses qu’engendrent ces travaux d’exploration coûteux. Au moment du lancement des explorations en 2014, le prix du baril n’était pas loin des 100 dollars. » Le début de l’exploration avait suscité une vague d’opposition citoyenne dans le Sud algérien durant les premiers mois de 2015. Et les militants antigaz de schiste algériens, qui demandent un moratoire depuis un an, ne croient pas à l’abandon total de l’exploration.

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In Salah est situé quasiment au centre de la carte.

L’aventure du gaz de schiste dans le Sahara débute en 2004, lorsque l’Agence étasunienne USEnergy Information Administration (EIA) annonce que le sous-sol algérien comprend la troisième réserve mondiale de gaz de schiste récupérables, derrière la Chine et l’Argentine. Dans la foulée, des multinationales jouent des coudes pour obtenir leur part du gâteau. Eni (Italie), Shell (GB), Exxon-Mobil (EU), Total, GDF Suez (France) mais aussi Halliburton (EU) ou encore Schlumberger (Pays-Bas) établissent des consortiums avec la Sonatrach. La fracturation hydraulique est rendue possible en 2013 avec la modification de la loi sur les hydrocarbures, qui l’autorise au cas par cas. En juillet 2014, des forages sont lancés à Ahnet. C’est dans cette concession proche d’In Salah, une ville de 30.000 habitants située à 1.200 kilomètres d’Alger, que l’exploration débute.

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Les bassins potentiels de gaz de schiste identifiés en Algérie.

Des manifestations écologistes et citoyennes inédites

Or, sous les plateaux et les dunes du Sahara, se cache la nappe albienne. La plus grande réserve d’eau douce au monde contiendrait à elle seule près de 50.000 milliards de m3. Directement menacés par la pollution engendrée par les techniques de fracturation hydraulique, les habitants avaient alors dénoncé un écocide. Entre janvier et avril 2015, une vaste mobilisation citoyenne d’opposition au gaz de schiste s’est mise en place. Au fil des semaines, des milliers d’Algériens sont descendus dans les rues d’In Salah. Ces manifestations écologistes et citoyennes, inédites en Algérie, ont été violemment réprimées

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À In Salah, en 2015, des milliers d’Algériens sont descendus dans les rues.

Une répression dénoncée à l’époque par un morceau de rap intitulé « Résistants » : « L’affaire est simple  : Non au gaz de Schiste ! Je jure que je ne me tairai pas. Mon pays est riche et non pas “cheap”, mon frère. On ne déteste pas l’État mais on déteste le monstre qui a vendu le pays, qui n’aime pas les hommes, les vrais. On n’est pas violents, nous les enfants du désert. On a une parole, une revendication, Vous devez nous écouter », chantent Lotfi, Desert Boys et Samidoune, les rappeurs algériens qui ont pris le micro pour s’opposer au gouvernement. Le mouvement prendune ampleur nationale. Le collectif Non au gaz de schiste à In Salah exige un moratoire, en vain. Les militants sont convoqués par la police. Aujourd’hui encore, la répression se poursuit : en janvier de cette année, dix-huit opposants ont appris qu’ils étaient poursuivis en justice pour dégradations de lieux publics.

L’eau dans le Sahara, ressource rare et précieuse

Comment ce mouvement historique a-t-il pu voir le jour en Algérie, une dictature à peine voilée où toute opposition est soigneusement muselée ? « Il y a dans le Sahara un attachement à l’eau qui est indéniable, toute l’organisation sociale est fondée sur cette ressource considérée comme rare et donc précieuse », avance Mounir Bencharif, coordinateur à Area-Ed (Association de réflexion, d’échange et d’action pour l’environnement et le développement). Contrairement à d’autres régions du Sahara également concernées par l’exploration du gaz de schiste, In Salah est une agglomération qui s’est développée autour du gaz et du pétrole. « Beaucoup d’habitants d’In Salah travaillent dans le secteur des hydrocarbures. Ils ont donc leurs propres experts. Quand l’État algérien a voulu amener les siens pour expliquer que la facturation hydraulique ne présentait aucun danger, les citoyens avaient les compétences pour les contrecarrer », explique-t-il.

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À In Salah, en 2015.

Armés des thèses complotistes distillées dans la presse, de nombreux Algériens y voient pourtant une main-mise de l’étranger, d’Arabie Saoudite ou d’ailleurs. « C’est une question de racisme. Au Nord, ils n’arrivent pas à croire que les habitants du Sud soient capables de se mobiliser », souffle Mouhad Asmi (déjà rencontré par Reporterre au printemps dernier au forum social mondial de Tunis). Joint par téléphone, l’opposant virulent et hyperactif affirme qu’il reste plus que jamais vigilant malgré l’annonce de la suspension de l’exploration. Au détour d’une page du quotidien algérien El Watan, il a découvert en novembre dernier une annonce légale mentionnant le lancement d’une enquête publique pour mesurer l’ impact environnemental d’un projet de détection et d’exploration des hydrocarbures dans la zone d’Akabli (au cœur du Sahara). Les entreprises ENI(Italie), Dragon Oil (Dubaï) et Sonatrach sont à la manœuvre de ces nouvelles prospections : « Au lieu d’utiliser le terme de gaz de schiste, ils préfèrent parler d’hydrocarbures pour laisser tout le monde dans le flou, mais cette zone est bien considérée comme un bassin potentiel », s’emporte-t-il.

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Manifestation des femmes contre l’exploitation du gaz de schiste à In Salah, en 2015.

L’exploration du gaz de schiste est en effet un sujet opaque en Algérie. À tel point que plusieurs militants soupçonnent que la phase de prospection et d’expérimentation ait laissé place depuis des mois à la phase d’exploitation pure et dure. Sur les six plateformes prévues, deux seulement ont été officiellement abandonnées. « On n’est sûr de rien, réagit Hacina Zegzeg, une militante antigaz de schiste, sauf d’une chose : on ne croit pas à cette suspension, qui de toute façon est annoncée comme temporaire. » En compagnie d’autres citoyens, elle multiplie les rondes de surveillance des concessions, forte de son expérience : « Il y a quelques années, on n’a rien vu venir. On a seulement compris ce qu’il se passait l’an passé, quand ils ont allumé le forage et qu’on a vu la torche. Aujourd’hui, nous n’avons plus confiance dans notre gouvernement et ses effets d’annonce », déclare-t-elle avant de promettre : « Si on prend le sifflet, tout le monde viendra à nouveau manifester. »

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La répression policière des manifestations de 2015 à In Salah a été violente.

Dans les mois à venir, Total précisera peut-être son rôle dans cette affaire. Car l’implication de l’entreprise française dans la région suscite bien des questions, comme le remarquait un rapport réalisé par nos confrères de Basta ! avec l’Observatoire des multinationales sur Total et les gaz de schiste en Algérie.

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Total et le gaz de schiste algérien, mars 2015.

Total s’était retiré de tout projet d’exploration du gaz de schiste dans le Sahara au début de la contestation, l’année dernière. Les opposants au gaz de schiste soupçonnaient alors la compagnie française de reculer pour mieux avancer en attendant d’expérimenter des techniques de substitution à la fracturation hydraulique. Le dossier, surveillé de très près par les autorités des deux côtés de la Méditerranée, pourrait être au menu des discussions discrètes dans les salons cossus de la Présidence algérienne lors de la visite officielle de Manuel Valls et d’une escouade de ministres ce week-end du 9 et 10 avril.

Source : Lina Maoubouté pour Reporterre

Photos :
. chapô et manifestations de 2015 à In Salah : Collectif Non au gaz de schistes à In Salah, Desert Boys, Djamel Addoune
. carte bassins : Algéria Watch
. carte Algérie : © map collection of the Perry-Castañeda Library (PCL) of the University of Texas at Austin

En récupérant son permis, Total rouvre la bataille des gaz de #schiste !

Le Club de Mediapart

En récupérant son permis, Total rouvre la bataille des gaz de schiste !

Total vient de gagner contre l’Etat : le tribunal administratif annule la décision qui abrogeait le permis de recherche de Montélimar. Nouvelle preuve des failles de la loi votée en juillet 2011. Les opposants appellent déjà à manifester le 28 février à Barjac (Gard). Explications.

Durant l’hiver et le printemps 2011, une mobilisation citoyenne massive (voir ce récit) a obligé le gouvernement et le parlement, majoritairement à droite, à voter en urgence une loi d’interdiction d’utilisation de la fracturation hydraulique. Bien que ce soit la seule technique utilisée pour explorer et exploiter le gaz et le pétrole de schiste, l’article 2 de cette loi du 13 juillet 2011 laisse entendre que des techniques alternatives existent. Tandis que l’article 3 oblige les détenteurs de permis de recherche d’hydrocarbures à dire à l’administration s’ils comptent utiliser la fracturation hydraulique.

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La loi du 13 juillet 2011 encourage donc les industriels à masquer leurs véritables intentions : puisque la loi reconnaît la possible existence de techniques alternatives, un détenteur de permis a tout intérêt à dire qu’il va utiliser une technique alternative et qu’il renonce à la fracturation hydraulique. A minima pour gagner du temps. Toutes les entreprises concernées, hormis une (Schuepbach pour les permis de Nant et de Villeneuve de Berg), ont d’ailleurs fait ce choix. Le plus souvent en contradiction avec les documents qu’elles avaient remis aux autorités pour obtenir le dit permis.

Aucune alternative

C’est le cas de Total pour le permis de Montélimar (4327 km2 qui s’étend du Sud de Valence à la région de Montpellier). Suite au vote de la loi, l’entreprise reconnaît vouloir utiliser les « techniques de stimulation » « qui seront disponibles », mais elle affirme qu’elle n’utilisera pas la fracturation hydraulique. A ce jour, aucune autre technique de stimulation n’est disponible : Christophe de Margerie lui-même expliquait au Monde en janvier 2013 que Total abandonnait la piste alternative sur laquelle l’entreprise travaillait, tandis que les entreprises qui se vantaient d’avoir mis au point des méthodes alternatives n’ont jamais réussi à convaincre. Pire, certaines ont fait faillite et/ou ont été condamnées pour escroquerie aux Etats-Unis.

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Plus de dix ans après le début de la production industrielle de gaz et pétrole de schiste, la seule technique utilisée est donc la fracturation hydraulique. Au regard de la loi française, l’exploitation de gaz de schiste sur le permis de Montélimar est donc impossible. Pourtant, Total a cherché à conserver coûte que coûte son permis, sans masquer ses ambitions : le nom de la filiale de Total détentrice du permis est Total Shale Europe (shale veut dire schiste en anglais). On ne peut pas être plus clair.

NKM a outrepassé ses compétences

A l’automne 2011, le gouvernement de François Fillon décide d’annuler les permis de Schuepbach, mais aussi le permis de Total. A juste titre pour Schuepbach : le 22 décembre 2015, son recours a été rejeté puisque l’entreprise n’avait pas exclu l’utilisation de la fracturation hydraulique. Le tribunal administratif vient par contre « d’annuler pour excès de pouvoir l’arrêté du ministre de l’écologie » concernant Total. En 2011, pour étayer sa décision, le ministère avait considéré que Total n’était pas suffisamment précise sur les techniques alternatives qu’elle comptait utiliser. C’est juste. Mais ce motif n’est pas prévu par la loi.

Pour le tribunal, « l’autorité administrative a exigé des précisions qui n’étaient pas prévues par l’article 3 ». « En se fondant sur un motif étranger à ceux prévus par la loi du 13 juillet 2011, les auteurs de la décision ont commis une erreur de droit » précise le tribunal et « la décision [d’annulation du permis] est entachée d’un détournement de procédure ». En annulant le permis de Montélimar, la ministre Nathalie Kosciusko Morizet a donc outrepassé le droit : la loi ne lui donne aucune compétence pour statuer de la sincérité de l’entreprise ou de la réalité des techniques alternatives.

Une loi défaillante

La décision du tribunal administratif de Cergy-Pontoise révèle au grand jour ce que les opposants aux hydrocarbures de schiste ont toujours dit : la loi du 13 juillet 2011 n’a pas interdit l’exploration ou l’exploitation d’hydrocarbures de schiste. « La loi n’interdit que la technique de la fracturation hydraulique » comme le précise le jugement du tribunal administratif. Une faille qui a toujours été vivement critiquée par les opposants aux hydrocarbures de schiste et qui avait poussé les élus socialistes à ne pas prendre part au vote en 2011 : ils s’étaient engagés à compléter la loi dès qu’ils seraient au pouvoir.

Jusqu’à ces derniers jours, rien n’avait été proposé en ce sens, pas plus du côté socialiste, que du côté des parlementaires EELV ou du Front de gauche. Ce n’est désormais plus le cas : Sabine Buis, députée PS de l’Ardèche, vient de déposer à l’Assemblée nationale une proposition de loi relative au dialogue environnemental qui propose dans son article 9 d’inscrire dans le code minier le principe de « l’interdiction de toute exploration et exploitation d’hydrocarbures liquides ou gazeux non conventionnels ». Et ce, « quelle que soit la technique d’extraction utilisée ».

Geler les réserves de pétrole et de gaz

Interdire l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures de roche-mère sur le territoire national – y compris dans les zones maritimes et outre-marines du pays – serait un bon début. Mais il faut aller plus loin. Le gouvernement devrait en profiter pour demander aux préfets d’arrêter d’instruire les 133 demandes de permis actuellement à l’étude – données du ministère en décembre 2015. Il pourrait également annuler les permis actuellement en vigueur. Et ainsi déclarer le territoire français libéré de la prospection de nouveaux gisements d’énergies fossiles.

Le motif est connu. On n’a pas cessé d’en parler en décembre dernier, lors de la COP21. Il est simple et s’exprime en quatre mots : Etat d’urgence climatique ! Pour conserver une chance raisonnable de rester sous la barre des 2°C – qui plus est pour 1,5°C – de réchauffement climatique maximum tel que mentionné par l’Accord de Paris, alors 80 % des réserves prouvées d’énergies fossiles doivent être gelées. Il n’y a donc aucune raison de continuer à prospecter de nouveaux gisements comme l’a récemment reconnu Ségolène Royal.

La réforme du code minier, prévue de longue date, présente une opportunité unique d’introduire le principe consistant à geler les réserves d’hydrocarbures en raison de l’urgence climatique. Ce serait une avancée historique que de reconnaître des limites à l’exploration, l’exploitation et la combustion des énergies fossiles. Une occasion également de faire basculer des centaines de millions de d’euros (en France – beaucoup plus à l’échelle mondiale) de l’industrie d’exploration et d’exploitation des énergies fossiles vers la transition.

Il est temps de changer de paradigme.

Il est urgent de sortir de l’âge des fossiles.

Cela commence par arrêter de chercher du gaz et du pétrole toujours plus profond.

Récemment, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, a affirmé qu’au cas où « la collectivité nationale ne souhaitait pas d’exploration de gaz de schiste », Total n’en ferait pas.

C’est exactement cela : c’est à nous tou-te-s, citoyen-ne-s sincères en matière de lutte contre les dérèglements climatiques, d’exprimer très clairement ce que nous voulons.

Ici comme ailleurs, les gaz et pétrole de schiste doivent rester dans le sol.

Rendez-vous est donné le 28 février prochain, à Barjac, pour une manifestation nationale (Lire l’appel à mobilisation)

 

Maxime Combes, économiste et membre d’Attac France.

Auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition,Seuil, coll. Anthropocène.

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